matières 9 - l'espace architectural

Editorial-Jacques Lucan


Pour la critique et l’histoire de l’architecture, depuis la fin du XIXe siècle, le mot espace a été de plus en plus employé pour décrire les bâtiments – alors que pendant longtemps il était absent du vocabulaire architectural. Mais ses significations sont complexes, et quelquefois floues, notamment lorsque la perception de l’espace implique le déplacement, c’est-à-dire la durée ou le temps. Ses significations peuvent être aussi diverses : l’objectif de cette neuvième livraison de matières est d’approcher la question de l’espace à partir de plusieurs points de vue.

Il s’est donc agi de procéder à des lectures de dispositifs architecturaux, pour lesquels l’espace est considéré comme un paramètre essentiel de description et de compréhension, et d’émettre des hypothèses susceptibles d’approfondir des connaissances ou de déplacer les lignes d’explication habituelles. On supposera ici – et plusieurs des contributions reviendront de fait sur le sujet – que le mot espace est devenu d’un usage courant lorsque la description d’un bâtiment ne peut se satisfaire de la seule reconnaissance et identification de pièces fermées, « fermées par quatre murs ». La rupture de la fermeture et l’abolition de la clôture deviennent synonymes de liberté et de nouvelles possibilités plastiques, mais encore de nouvelles exigences pour la critique architecturale. On parlera alors de fluidité « spatiale », d’ouverture et de dynamisme, sachant que ces mots, souvent, n’ont pas une grande précision – signe de la difficulté à rendre compte de « réalités nouvelles ».

Dans les pages qui suivent, Roberto Gargiani revisite le projet de Maison de campagne en briques de 1924 de Mies van der Rohe, icône de l’histoire de l’architecture moderne. Il procède à une analyse rétroactive et fait l’hypothèse d’une « transfiguration esthétique » du type de la maison de campagne bourgeoise, de la Landhaus, dont l’architecte avait donné plusieurs versions dans les années précédentes.

Grégory Azar revient sur la formulation de l’une des notions les plus rebattues de l’histoire de l’architecture moderne : l’« espace-temps ». Il retrace notamment les avatars des rapports de l‘espace et du temps, que Theo van Doesburg a tenté d’explorer ou de théoriser, multipliant pour ce faire les propositions, empruntant à divers domaines de connaissance, occultistes ou scientifiques, parlant aussi de quatrième dimension, sans éclaircir pour autant des problèmes qui n’ont cessé de le préoccuper jusqu’à sa mort en 1931. Martin Steinmann nous livre ici la version écrite de la deuxième partie de la leçon d’honneur qu’il a donnée le 31 mai 2007 à l’occasion de la fin de son enseignement à l’EPFL. Il propose une lecture phénoménologique d’agencements de logements contemporains. Comment nous regardons les choses, mais tout aussi bien comment les choses nous regardent : l’hypothèse est posée de la possibilité d’une relation « directe » aux choses, c’est-à-dire d’une « relation dans laquelle les formes ne sont pas encore des signes ». Bruno Marchand s’interroge sur la notion d’« espace dynamique », notion à laquelle font référence, notamment après la Seconde Guerre mondiale, aussi bien des critiques et historiens que des architectes. Parmi ces derniers, Alvaro Siza, qui expérimente de complexes dispositifs de « contamination », notamment pour la banque d’Oliveira d’Azemeis, entre 1971 et 1974. La lecture qui en est faite permet aussi de comprendre la « charge sculpturale » qui caractérise certains projets architecturaux contemporains.

L’auteur de ces lignes, quant à lui, poursuit une « intuition » de Le Corbusier relative à la possibilité d’un « espace texturé », pour comprendre des dispositifs architecturaux qui ne peuvent être décrits avec les outils d’une géométrie pragmatique : orthogonalité, parallélisme, égalité, symétrie, répétition, etc. L’hypothèse d’un espace texturé viendrait donc « s’ajouter » à la conception de l’espace clos de la pièce, aussi bien qu’à celle (moderne) d’un espace ouvert et fluide.

Cette neuvième livraison de matières, en prenant le risque d’un questionnement sur la notion d’espace, est-elle à contre-courant ? Si le mot a connu son « âge d’or » après la Seconde Guerre mondiale, il semble en effet aujourd’hui être moins indispensable aux architectes. Ce retrait est-il un effacement ou une disparition ? Ou bien n’appelle-t-il pas au contraire un renouvellement de la réflexion, ce que matières a voulu considérer indispensable ?

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